Liquifruit, vend du fruit liquide, ce n’est donc pas surprenant que les affiches de sa dernière campagne publicitaire soient pleines de fruits. Ces affiches (photo ci-contre) sont placardées sur les murs du campus, au renfort de spots télévisés que j’ai ratés bien sûr, faute de posséder une télé. Il est possible que j’aie été la seule a être choquée, après tout le jeune homme qui sert de présentoir à ananas a un faciès caractéristique des mâles stellenboschiens: bronzé, musclé, blanc et blond dont on devine du coin des lèvres qu’il parle Afrikaans. Est-ce le slogan “fruit for all” (dérivé de “free for all”) qui m’a fait lever le premier sourcil, combiné a sa tronche de Sud-af représentatif d’environs 3 % de la population (depuis 1994, puisque avant de compter 45 millions d’habitants aux coloris variés, les Sud-Africains n’étaient que 5 millions de blancs) ou est-ce plutôt la triplette crochet-bandeau-tatouage qui a propulsé le train de ma critique sur les rails de la réflexion? J’ai bien dormi pendant les cours d’histoire du lycée, en revanche j’adorrrrrre les noms russes autant que les sushi, et pas seulement Vladimir Maïakovski. Bien que Stakhanov sonne plutôt rêche, il est resté dans ma mémoire.
Replaçons donc cette affiche dans le contexte actuel. L’Afrique du Sud est à l’échelle d’un pays la représentation du monde aujourd’hui, libéral. Grosso modo 90% de la population n’est pas blanche, 50% vit en dessous du seuil de pauvreté et 10% de privilégiés s’arrachent 90% des richesses. Ici plus qu’en Europe, les blancs ont une peur bleue du rouge, d’autant plus que chez eux le communisme ne cache pas la moindre connotation socialo-romantique, même pas dans le noir ou le brouillard. Si vous parcourez le pays de long en large, vous croiserez des paysages à couper le souffle et vous donner soif de grands espaces ou de jus de fruits et de-ci de-là quelques vergers (non Arnal, ce n’est pas une coquille) où je vous met au défi de trouver l’ombre du moindre Jaco van der Stakhanov ramassant des ananas.
Perplexe, décidément surconvaincue que je ne comprends rien à l’humour sud-af, je demande l’interprétation de mon collègue le plus proche (pas celui sous mon bureau il est trop occupé, celui de l’étage au-dessus). Et bien c’est quand même pas compliqué, il note que c’est politically correct car il y a un noir (en bas à gauche, à côté des jolies brunes, fardées, la bouche en coeur et la pioche a la main. On pourra tortiller sur les nuances, car le noir est peut-être juste un blanc bronzé, mais à priori ça remplira le quota de noir et évitera un passage devant les tribunaux). La référence aux affiches de propagande soviétiques, il est d’accord, ça attire l’oeil puisque rappelle une image connue et ça s’arrête là. Les jus de fruits seront bien vendus et les moutons seront bien gardés. La cible a le pouvoir d’achat: il est jeune, il est surfeur ou étudiant ou les deux, suffisamment cultivé pour avoir croisé cette image une fois dans sa vie, mais pas trop pour n’avoir pas imaginé qu’il y ait une histoire derrière tout ça, pas dérangé non plus par l’idée que, même ici, “all” ça n’est pas seulement les grands blancs et blonds.
A mon avis c’est juste un complément de réponse au post de Tetelle, comme quoi il n’y a pas de limite au sarcasme, et qu’au delà de la barrière de la langue, on n’est pas près de se comprendre. Sur ce, nous on va plutôt continuer a boire de la black label dont les fausses pubs “black labor, white guilt” (par Laugh it off et non pas SAB, faudrait pas abuser non plus) sont autrement plus appropriées a mon goût.